Julian FARADE

Né en France en 1986 - Vit à Paris

Né en 1986 à Clichy-la-Garenne en France, Julian Farade vit et travaille à Paris. Il a exposé dans les galeries Myriam Chair (Paris), Mathilde M. Le Coz (Paris), Podgorny Robinson (Saint-Paul-de-Vence) et Derouillon (Paris). Julian Farade est résident à Poush Manifesto (Aubervilliers).
Le repaire du serpent (I started with doubt), Chemin vert, et Le chemin des oiseaux sont trois oeuvres sur papier (acrylique, craie, bâton à l’huile) issues de la série « Les balades » (2021). S’y retrouve un principe néo-romantique de transcription de ce qui se voit à travers ce qui se sent. Le voyage se livre comme un souvenir du souvenir puisque l’ensemble des éléments perçus est à la fois impression et expression : en allers-retours, de l’intérieur vers l’extérieur et de l’extérieur vers l’intérieur, la feuille de papier et le paysage dialoguent et se nourrissent mutuellement. La spontanéité du geste ne congédie pas son pouvoir symbolique : jaune-énergie, rouge-vorace, bleu-fantôme. Elle n’évacue pas non plus la figure, toujours latente mais perceptible dans le tracé lent ou rapide, droit ou sinueux, d’une faune aux gueules ouvertes (crocodiles, oiseaux, monstres aux dents acérés). C’est que le symbole puise sa source dans une logique naturelle primaire, celle de l’enfant qui choisit ses couleurs en fonction de son seul plaisir. « Saveur » est le maître-mot : les lieux sont goûtés, littéralement consommés puis déployés sur le papier avec gourmandise. Les multiformes et les multicolores se mangent et se recrachent. Et se remangent. L’oeil peut suivre le cheminement de cette abondance à travers les lignes, comme des fils collants que les figures s’envoient pour se relier l’une à l’autre. Ces fils parfois s’emmêlent, créent des noeuds énervés, des grilles, sortes de situations inextricables dont la seule sortie se trouverait de l’autre côté de la feuille. Car les bords de la feuille fournissent la limite spartiate au-delà de laquelle les choses et les êtres ne peuvent aller, contraints de lutter ou de s’empiffrer en son sein, sous peine d’avoir, comme les brigands dans le conte du lit de Procuste, les membres qui dépassent coupés.
Et pourtant, ce qu’il y a en-dehors du dessin est ici tout aussi important que ce qu’il y a à l’intérieur. L’artiste peint (ou dessine : même chose pour lui) comme on tente de saisir une atmosphère : par la marge et les côtés. De la même manière, il insiste sur le rôle des moments qui précèdent le dessin et qui le suivent, tout aussi dessins que le dessin fini. C’est toute la magie de la feuille de brouillon, qui n’admet ni ordre ni hiérarchie et qui rattache pourtant à la vie les derniers moments d’une pensée sur le point de disparaître. Il écrit :

“Dans cette série de peintures sur papier, la ligne se balade. La couleur est surprise et réveille une forme souvenir.
Ce sont des balades, des chemins, des directions. Flâner permet la surprise.
Le motif n’est pas prévu avant que la ligne ne se soit baladée dans la couleur.

Le motif, c’est la maison, le taureau, l’oiseau ou le crocodile. Le motif serpente, aboie, se cache et affronte.
La balade demande du courage.”

Elora Weill-Engerer

 

 

Son monde est peuplé de bêtes sauvages, surgies de la couleur et d’un trait dont on mesure la spontanéité. Chaque dessin est un combat. Souvenez-vous, enfant, vous l’avez fait. Une feuille de papier, des craies, des feutres et ce sont des hordes de barbares qui déferlent depuis des collines lugubres, déjouées par une armée de spadassins loyaux et débonnaires. Ce sont les oiseaux exotiques chassés de leurs contrées par le terrible serpent aux anneaux constricteurs, boa géant dont les Anciens racontaient les sordides méfaits dans les contes et légendes qu’enfant vous lisiez, le soir. Rouge : embrasements de crépuscule, combats sans pitié, parure guerrière peinte aux doigts sur le front et les joues. Orange : incendies de jungles vierges. Jaune : rivages où accostent les frégates. Bleu : cieux salvateurs, rêves d’infini, lagunes où nichent les crocodiles ou les alligators – enfant vous saviez faire la différence. Ce dessin est un combat en temps réel, observé depuis la meurtrière de la feuille de papier où s’affrontent et se déciment des mêlées d’animaux camouflés par la flore exotique, traçant des territoires de vie et des lisières de prédation. Crocodiles aux yeux globuleux, oiseaux préhistoriques aux becs aiguisés de petites dents cruelles, fourmillements d’insectes géants sous les feuilles de bananiers et de palétuviers. Mais, à la fin, on ne voit plus rien, la bataille est finie, le dessin aussi. C’est un jeu d’enfant, celui que Pablo Picasso déclarait avoir passé sa vie à tenter de retrouver (« Quand j’avais leur âge, je dessinais comme Raphaël mais il m’a fallu toute une vie pour apprendre à dessiner comme eux. »). La surface est le terrain de jeu de la couleur et de la forme. L’intuition de la main surpasse la rigueur de la pensée pour ouvrir les profondeurs d’un monde de poche peuplé de petits animaux, de taillis, de repaires et de sables mouvants. Chaque dessin est un combat, tenu par un sens de la couleur, du trait, du rythme, de la vitesse, sans jamais perdre le jeu d’enfant.

Jean-Charles Vergne