Frank NITSCHE

Né en Allemagne en 1964 - Vit en Allemagne

Frank Nitsche a commencé à acquérir une notoriété internationale à l’occasion de sa participation à une exposition réalisée à la Neuer Berliner Kunstverein en 1999, aux côtés de Thomas Scheibitz et Eberhard Havekost avec lesquels il avait étudié. Tous trois issus de l’Académie des Beaux-arts de Dresde, où ils sont étudiants avant la chute du Mur de Berlin, leurs travaux, bien qu’obéissant à des préoccupations différentes, prennent leurs sources dans l’utilisation de photographies comme point de départ à une réflexion sur la constitution de l’image picturale. Frank Nitsche accumule en permanence, depuis plusieurs années, des photographies prises dans les journaux et les magazines et sa peinture repose, en premier lieu, sur une entreprise d’abstractisation d’images figuratives. Ce processus n’est pas inédit en soi et se retrouve sous diverses formes dans la peinture contemporaine : chez Fiona Rae pour l’exploitation de la syntaxe cinématographique (dans les œuvres de la Black Serie par exemple), chez David Reed pour le croisement entre effets cinématographiques et baroque italien, chez Fabian Marcaccio pour l’hybridation généralisée d’images technologiques, médicales et médiatiques, ou encore chez Gilgian Gelzer, qui semble être en définitive le plus proche de Frank Nitsche par son utilisation du corpus photographique comme base syntaxique de constitution de l’œuvre picturale (bien que pour Gilgian Gelzer les photographies ne soient pas trouvées dans les médias mais prises par l’artiste lui-même en fonction d’orientations formelles prédéfinies)… Pour Frank Nitsche, l’utilisation de la photographie s’effectue en premier lieu par le biais d’un archivage d’images regroupées et collées les unes avec les autres selon une organisation précise, par couleur, par thème, par caractéristiques formelles particulières… L’étape préliminaire consiste donc à créer et à alimenter une sorte de lexique, de dictionnaire pictural. A partir des images compilées, Frank Nitsche procède à un travail de croisements et d’hybridations multiples par lequel va se décider la composition de ses peintures. Mêlant constructivisme, architectures ultra technologiques, graphisme, design anguleux et formes futuristes, les œuvres semblent dotées d’une dynamique et d’une célérité comparables aux lignes des voitures ou des casques de pilotes de Formule 1 dont l’artiste s’est inspiré pour certaines peintures. Simultanément, l’étroite imbrication des lignes architectoniques, les multiples cassures, retournements, froissements de formes, évoquent l’accident poussé à l’acmé de son esthétisation, comme à pu le faire J.G. Ballard dans son roman Crash et David Cronenberg dans l’adaptation cinématographique de ce livre, comme a pu le faire également Chris Cunningham avec une vidéo réalisée pour le groupe de musique électronique bruitiste Autechre, très proche formellement des lignes, de la vitesse, des mutations ou des effondrements brutaux présents dans les œuvres de Frank Nitsche. Mais, comme pour procéder à un rééquilibrage des aspects technologiques et design des œuvres, la gamme chromatique ne verse pas dans la rutilance de couleurs flamboyantes mais utilise, à l’instar de UBS-2-2006 acquise par le FRAC Auvergne, des tons de roses fanés, de gris beiges et taupe, de marrons, de verts affaiblis cernés de noirs intenses. Il s’agit bien, au regard des divers processus et éléments intervenant dans cette peinture, d’explorer une voie picturale qui relèverait du grammatical, du syntaxique, où la langue constituée se formerait à partir du mixage entre des apports nobles – architecture contemporaine, références marquées à l’histoire des arts appliqués… – et l’utilisation de fragments issus de langues mineures – design de pièces manufacturées, formes proches du tuning automobile, composants industriels…
La peinture de Frank Nitsche tend vers une indétermination de l’effet par collision des pleins et des vides, des courbes et des lignes brisées, des angles aux inclinaisons multiples ; elle opère par dilatations extrêmes de l’espace pictural, par feuilletage des plans, par juxtapositions de plis. Chaque œuvre semble être l’instantané d’un objet en mutation fulgurante à l’intérieur d’un univers à la fois parfaitement achevé, recourbé sur lui-même comme un espace einsteinien, et absolument illimité, changeant, kaléidoscopique. En ceci, les œuvres produisent-elles un sens tremblé et non un sens ferme. Elles fonctionnent comme des bruits blancs (pour reprendre l’analogie musicale), contrôlés dans leur étendue spatiale comme dans leur durée. Les bruits blancs de Frank Nitsche sont des riffs aux structurations très architecturées et, perçus en tant que tels, ils inscrivent les peintures dans une temporalité figée, brusquement et pour quelques instants interrompue. Le riff sépare en même temps qu’il articule l’avant et l’après de l’orchestration.

Jean-Charles Vergne