Milène SANCHEZ

Née en 1997 en France. Vit à Saint-Etienne, France.

Ce n’est pas en regardant des fleurs que l’on devient peintre, mais en voyant un tableau qui représente des fleurs1. Une partie de l’histoire de la peinture se joue dans les efflorescences et les fanaisons – des premiers bouquets indépendants du XVIIe siècle2 à la peinture actuelle, en passant par Henri Fantin-Latour, Odilon Redon, édouard Manet, Piet Mondrian, Georgia O’Keeffe… Une partie de l’histoire se joue là, dans ces beautés éphémères. Il ne s’agit pas de peindre des fleurs – elles n’ont nul besoin de peinture pour exalter le regard de leur fragilité –, mais de se situer dans un contrechamp, de mesurer l’écart entre le regard porté sur les fleurs et la peinture qui en résulte. Quiconque s’est essayé à peindre un bouquet (ou une montagne comme Paul Cézanne, ou des bols sur une table comme Giorgio Morandi), est à même de saisir ce qui se joue entre ce qui est vu et la façon de le peindre. Il n’est pas tant question d’une difficulté technique que de l’insaisissable déplacement de la réalité vers une pensée picturale. Ces fleurs ne sont pas les fleurs observées et le projet ne consiste pas à en donner une image mais à faire une peinture. La surface du tableau repose sur le peint, pas sur les fleurs ni sur une hypothétique ressemblance avec le modèle. L’onctuosité à peine marquée de quelques gestes rehausse la maigreur de la texture allant jusqu’à l’os de la toile, vierge par endroits. Cet amas défraîchi, ces tiges en faisceau ne sont déjà plus un bouquet. La peinture a liquidé le motif pour pulvériser l’essence florale, provoquant le ravissement des couleurs par la flétrissure. Étaient-ce des agapanthes, des centaurées, des droseras ? Elles sont vanités, beautés renversées par les nuances boréales de la nuit.

 

Jean-Charles Vergne

1– Je paraphrase Bertrand Lavier : « Ce n’est pas en regardant un coucher de soleil que l’on devient peintre, mais en voyant un tableau qui représente un coucher de soleil. Il faut un filtre. »
2– Le premier bouquet de fleurs « indépendant » serait Fleurs dans un vase, peint par Ambrosius Bosschaert l’Ancien en 1618. Voir Victor I. Stoichita, L’Instauration du tableau, Genève, Droz, 1999, p. 35-52.