Jean DUBUFFET

Né en France en 1901 - Décédé en 1985

Résumer la carrière de Jean Dubuffet dans une notice est un exercice impossible tant cette œuvre, par sa polymorphie et son inventivité constante a ouvert des pistes. On se contentera donc de quelques lignes pour dire qu’après plusieurs tentatives picturales dans les années 1920 et 1930, Jean Dubuffet a trouvé sa voix en 1943, avec des peintures faussement naïves représentant l’homme du commun dans les situations les plus triviales, qu’il s’est inspiré aussi bien des graffitis, des dessins d’enfants, de l’art des malades mentaux et de ceux qui font de l’art sans éducation artistique – qu’il qualifiera d’art brut –, qu’il célèbrera la beauté du sol et de la terre, inventera des techniques complexes pour fêter la matière et écrira des textes poétiques d’une grande drôlerie et des textes théoriques d’une grande intensité critique. La représentation de scènes urbaines grouillantes l’amènera progressivement, au début des années 1960, à un cycle de figures dessinées à l’aide de contour et de trois tonalités (bleu, rouge et noir), figures à la géométrie improbable qu’il orchestrera dans des ballets ou dont il dérivera pour construire des environnements aux dimensions parfois architecturales. Ce cycle intitulé L’Hourloupe durera de 1963 à 1974. Après ce cycle, dans la dernière décennie de sa vie, Jean Dubuffet repartira sur d’autres pistes à partir de collages d’éléments hétérogènes, les Théâtres de mémoire, qui seront suivis par les Psycho-sites et Sites aléatoires (série à laquelle la peinture du FRAC appartient), les Mires et, enfin, les Non-lieux.

Les Théâtres de mémoire fonctionnaient sur la collision d’éléments exécutés indépendamment les uns des autres présentés dans des relations spatiales indéterminées, les Sites reprennent l’aspect général de ces précédentes peintures mais sans l’aide du collage – sauf pour certains, ce qui est le cas de l’œuvre qui figure dans la collection du FRAC Auvergne. Les figures tracées d’une main leste, à la limite du bonhomme enfantin, sont parfois encerclées, enfermées dans un contour sommaire et luttent pour émerger d’un fond chaotique hâtivement barbouillé qui leur sert de sol autant que d’horizon. Parfois, c’est le tracé divaguant à la surface qui vient former ces silhouettes qui laissent apparaître le fond exécuté de manière automatique. Ce qui est en jeu est autant pictural que psychologique.

Dans cette absence de profondeur, de ce refus de la perspective, avec cet écrasement de l’espace pictural, la vue se retrouve à la surface de la feuille – les dernières œuvres de Dubuffet sont des peintures sur papier marouflées sur toile – à essayer de suivre ces collisions picturales, ce labyrinthe du tracé, cette prolifération sismographique proche du all-over où rien n’émerge réellement et où la densité égale empêche toute respiration et crée une a-topie où des figures tentent malgré tout d’exister – ce qui mènera à l’expulsion des figures dans les deux séries qui suivront et à une exploration de cet espace singulier. Les figures apparaissent au sein de celui-ci, englouties autant que surnageant, comme en lutte avec cette circulation des flux et cette déferlante énergétique, dans un combat entre un espace mental et un espace physique. Peintures de désapprentissage, les sites constituent le passage vers un lieu qui serait l’expression la plus directe de la pulsion, d’une pulsion enfin libre, désencombrée totalement de la raison et des codes de la représentation – ce que font naturellement les enfants avant qu’ils n’apprennent à dessiner, avant qu’ils souhaitent faire des dessins. En cela, ces peintures, qui annoncent les Mires et les Non-lieux, marquent, pour Dubuffet, le début de la fin du logos et, avec elle, l’aboutissement de toute une vie tendue vers ce but.

Éric Suchère