Vincent J. STOKER

Né en France en 1979 - Vit en France

Les photographies de Vincent J. Stoker sont réunies sous le titre générique d’Hétérotopia et concernent principalement des prises de vues réalisées dans des lieux en ruine. Bâtiments industriels abandonnés, usines désaffectées, enceintes parlementaires en friche… tous les espaces qu’il photographie possèdent l’aura si particulière des lieux chargés par le temps, propices aux projections mentales. Les photographies n’indiquent jamais la localisation de leur sujet et se contentent d’une suite énigmatique de lettres dont on ne sait si elle correspond à un protocole d’archivage adopté par l’artiste, si elles sont données aléatoirement ou si elles sont les initiales d’un emplacement géographique qui demeurera secret. à propos d’Hétérotopia, Vincent J. Stoker explique : « Je m’intéresse à l’altérité radicale de lieux dont on ne vient plus perturber la lente existence, à ces espaces qu’on laisse là, dépossédés de leurs sens et de leurs fonctions, à ces étendues complètement autres, hors de toute expérience quotidienne. L’histoire de ces lieux c’est l’Histoire de nos crises, l’Histoire de l’échec de nos projets utopiques. Ils dévoilent l’envers, fonctionnent comme des anti-mondes […] Ils sont des sédimentations, celles du temps accumulé, resserré en eux. Le passé et le futur se rejoignent dans une temporalité qui n’est plus fléchée. Le lieu et l’espace donnent ici à voir le temps, cet éternel irreprésentable1. » La technique photographique adoptée pour Hétérotopie #PEBBI opte pour une position aérienne, frontale et un point de vue synoptique, délivrant une vision générale de la scène où tous les éléments sont placés à égalité. Le point de vue est « quasi-divin » comme le précise le photographe, qui adopte de fait une stratégie assez semblable à celle que l’on trouve dans les œuvres d’Andreas Gursky. Le lieu photographié, désolidarisé de son histoire et de sa géographie, livre à peine quelques indices – symbole soviétique au centre de la coupole, esthétique propagandiste des fresques – permettant de subodorer l’identité du lieu dans lequel elle a été réalisée. Ces indications parcellaires suffisent à propulser cet espace gelé vers une représentation dotée d’une puissante théâtralité prompte à générer une véritable fabrique de l’imaginaire : la ruine, comme dans les peintures du 16e siècle de Monsù Desiderio (François de Nomé et Didier Barra), se constitue comme espace à rebâtir mentalement. Cet espace à rebâtir, est d’autant plus intéressant qu’il synthétise, avec Hétérotopie #PEBBI, les deux concepts d’utopie et d’hétérotopie en une seule image. Les symboles soviétiques réactivent une utopie idéologique déchue, son histoire et son effondrement, alors que le lieu lui-même, mutilé par le temps, fait éclore l’hétérotopie, propulsant l’imaginaire du spectateur par delà la ruine, par-delà l’histoire politique, dans l’étrangeté de cette soucoupe architecturale qui, tel un vaisseau fantôme échoué, dévoile les vestiges et les fracas du passé.

Jean-Charles Vergne

1- Vincent J. Stoker, texte publié sur le site www.artfloor.com à l’occasion du Prix Platinum
MasterCard dont il a été lauréat en 2011.